La Cour des comptes a chiffré la facture bureautique de l’État, qui s'élève à 100 millions d’euros en 2025, une somme majoritairement versée à Microsoft. Elle recommande un plan de migration de trois à quatre ans vers les logiciels libres.

Dans un rapport de près de 100 pages publié ce jeudi, la Cour des comptes a dressé un large état des lieux des outils bureautiques et collaboratifs de l'État, et un nom revient souvent dans la discussion, j'ai nommé Microsoft. Sur les quelque 860 000 ordinateurs des ministères, la suite Office règne presque partout, pendant que la gendarmerie et le fisc prouvent depuis des années qu'on peut s'en passer sans faire fuir les agents vers d'autres outils. De quoi pousser les magistrats financiers à réclamer un virage franc vers les logiciels libres, avec des économies à la clé et une question de souveraineté en toile de fond.
Une facture qui gonfle, et un grand gagnant : Microsoft
En 2025, l'État aurait dépensé 100 millions d'euros pour équiper ses administrations centrales et ses services déconcentrés en traitement de texte, tableurs, messageries et outils de visio. Si on découpe, ce sont 61 millions en licences, 26 millions en prestations et 13 millions pour rémunérer les équipes informatiques qui s'en occupent. Le conditionnel s'impose. Car faute de comptabilité digne de ce nom, la Cour, saisie à la suite d'une demande déposée sur sa plateforme citoyenne, a dû reconstituer elle-même le montant, ministère par ministère. Rapportée aux 5,5 milliards d'euros du budget numérique de l'État, la somme reste modeste, moins de 2 %. Mais sa trajectoire, en revanche, l'est beaucoup moins.
Depuis 2021, la note a grimpé de 50 %. Les achats de licences et de prestations, près de 90 % du total, ont bondi de 47 %, quand les dépenses de fonctionnement de l'État hors personnel ne progressaient que de 16 %. Reste à savoir où file l'argent, et le rapport nous éclaire là-dessus. Par exemple, sur les 61 millions d'euros de licences réglés en 2025, environ 80 % sont allés à Microsoft ou à Bleu, la coentreprise d'Orange et Capgemini qui commercialise ses solutions. Et Windows n'entre même pas dans le calcul.
Ramenée à chaque ordinateur, la dépense consacrée à ces outils bureautiques et collaboratifs (licences, prestations et salaires des équipes dédiées) s'établit en moyenne à 87 euros par an sur la période 2021-2025. Après, c'est le grand écart. Le ministère de l'Intérieur, où à peine plus d'un poste sur dix dispose d'une licence Office hors gendarmerie (et 0,2 % dans la police nationale), affiche 20 euros, gendarmerie comprise, un chiffre que la Cour elle-même prend avec précaution. La Culture, passée à Microsoft 365 et pénalisée par sa petite taille, grimpe à 378 euros. Selon la direction interministérielle du numérique (DINUM), une licence Office revient à 150 à 200 euros par agent et par an, quand celle de LibreOffice est… gratuite.

Microsoft partout, sauf chez les gendarmes et au fisc
Beaucoup l'ignorent, mais chaque ministère est libre de choisir ses outils, et presque tous ont choisi… la même chose, à savoir la suite Office, installée sur leurs propres ordinateurs et serveurs. Sa version en ligne, Microsoft 365, est en revanche proscrite depuis 2021. Les données y sont hébergées par une entreprise soumise au droit américain, notamment au Cloud Act, qui permet aux autorités américaines d'exiger, dans le cadre d'enquêtes pénales, des données stockées n'importe où dans le monde. Donc la France est devenue plus méfiante que par le passé là-dessus.
On a dit « proscrite », mais pas absente. Les ministères sociaux et la Culture ont obtenu du Premier ministre une dérogation censée rester temporaire. Chez les premiers, Microsoft 365 n'est homologué que jusqu'à fin 2026. La seconde a gardé sur ses propres serveurs les messageries du cabinet et de l'encadrement supérieur, un partage que la Cour juge discutable, puisque ces agents « sensibles » échangent régulièrement avec des collègues hébergés chez Microsoft. L'Aviation civile et la direction qui publie le Journal officiel l'utilisaient déjà avant l'interdiction. Les magistrats en concluent, et c'est assez peu flatteur, que pour les ministères, la souveraineté des données pèse nettement moins lourd que la sécurité informatique et la performance des outils. Et pourtant… on sait que côté cybersécurité, c'est pas trop ça non plus, dans nos ministères. Mais passons !
À l'autre bout, on retrouve deux administrations ayant misé sur le logiciel libre, dont le code est ouvert, modifiable et réutilisable. La gendarmerie s'y est convertie dès le début des années 2000, et ce jusqu'au système d'exploitation. Imaginez que 72 000 ordinateurs portables tournent sous GendBuntu, sa version maison de Linux. La direction générale des finances publiques (DGFiP), elle, a délaissé Office à la fin des années 2000, surtout pour des raisons de coût. La bascule quand même des limites, puisque la gendarmerie conserve 2 500 postes sous Windows et Office, pour des logiciels métier qui ne tournent que sous Windows ou pour échanger avec les autres ministères, et les administrations qui mêlent les deux mondes se heurtent à des macros mal reprises ou à des fichiers qui s'affichent de travers. Chez les agents, le verdict de la Cour est plus surprenant. Les enquêtes internes montrent une satisfaction comparable, que l'on tape ses courriers sous LibreOffice ou sous Word.
La Cour des comptes fixe le cap sur les logiciels libres dans le cloud
Puisque les agents s'accommodent aussi bien du libre que de Microsoft, la question de l'argent arrive vite sur la table, et elle penche nettement en faveur du premier. En prenant pour modèles Bercy et l'Intérieur, deux ministères économes en licences, la Cour estime que généraliser les logiciels libres installés directement sur les ordinateurs des agents ferait économiser à l'État entre 30 et 65 millions d'euros par an. Mais la bureautique de demain se joue en ligne, entre coédition et intelligence artificielle. Or la plupart des ministères envisagent de migrer vers Bleu, qui doit faire tourner Microsoft 365 dans un cloud français. Bercy a même déjà signé, avec 1,3 million d'euros versés en 2025 pour un simple portage de licences Office, toujours exploitées sur ses propres serveurs, à coût équivalent selon le ministère. Le problème, c'est que cinq ans après avoir été présenté comme une alternative possible, Bleu n'a toujours pas obtenu SecNumCloud, la qualification délivrée par l'ANSSI, l'agence de cybersécurité de l'État, espérée pour la fin de l'année.
Les magistrats plaident pour une autre voie, celle d'une suite bureautique libre en ligne, hébergée par l'État ou sur un cloud qualifié. Elle viendrait épauler La Suite, la boîte à outils maison de la DINUM, dont la messagerie instantanée Tchap et l'outil de visioconférence Visio sont déjà imposés aux administrations. La DINUM évalue d'ailleurs son coût à une centaine d'euros par poste et par an, quand Microsoft 365 en coûte environ 250 selon la Cour. Sur 860 000 postes, l'écart frôle 130 millions d'euros annuels, des estimations que la Cour invite elle-même à affiner. Mais ça nous donne idée. Ce n'est, précisons-le, pas une économie sur la facture actuelle, mais la dépense que l'État s'épargnerait plutôt que de basculer vers Microsoft 365 ou Bleu. La Cour réclame un plan de migration de trois à quatre ans maximum, qui serait lancé dès 2027.
Concernant gouvernement, Matignon dit « accueillir favorablement » les quatre recommandations et confirme la création, au 1er janvier 2027, d'ARIANE, chargée de renforcer la cohérence des choix technologiques de l'État. Une trajectoire pluriannuelle doit suivre, en concertation avec les ministères. D'ici là, un groupe de travail « Suites collaboratives », issu du Pacte numérique et IA signé en septembre, doit réunir administrations et entreprises du secteur dès cet automne. Mais la réponse place les logiciels libres et les « solutions industrielles européennes » sur le même plan, sans reprendre le délai de trois à quatre ans. Une nuance qui pourrait peser lourd au moment de renouveler les contrats.